19 décembre 2005
Retour en arrière
Journal de bord de Matthieu:
Vendredi 5 Novembre
Ma femme m'a demandé de ranger mes vieilleries dans le grenier. Je suis
un sentimental, que voulez vous. Je n'aime pas jeter les choses,
surtout celles qui font partie de mon passé. En déplacant les vieilles
boites qui encombraient le passage, un album photo est tombé de mon
armoire d'enfant. Celle sur qui la poussière du temps a laissé des
marques visibles ... sur mes doigts en tout cas. Je me fais vieux, je
n'ai pas pu remonter l'album photo là où il était. Je me suis assis
sur un vieux montant de lit. Je suis cardiaque et mon coeur fait des
siennes parfois. Deux fois ce mois ci, j'ai failli mourir. Mais la vie
m'a retenu, comme si elle avait encore quelquechose à me faire faire.
Pourtant, je voulais partir, moi. Pour les retrouver, eux. Mon père, ma
mère, et tous ceux que j'avais aimé. Ils sont partis depuis longtemps.
Et depuis tout ce temps, ils m'attendent. Je suis resté assis là
pendant des heures, écoutant la pluie tomber et le vent hurler autour
de la maison. L'album photo à coté de moi, je n'osais pas y toucher.
Puis je me suis décidé. La mort n'attendait peut être que cela, que
j'ose affronter mon passé. J'ai pris le coin d'une photo qui dépassait,
et je l'ai sortie de l'album. Elle était jaunie et raccornie, mais je
l'ai reconnu tout de suite, c'était mon père.
Il était jeune à cette époque. Jeune et bel homme. Je me souviens de
lui comme d'un homme bon et juste, qui n'a jamais beaucoup montré son
affection, même s'il était toujours là pour nous. Ils nous aimaient
très fort, maman, mon frère, ma soeur et moi. Je crois qu'il était très
pudique. J'ai un immense respect pour lui. Il a toujours su où il
devait aller, a eu une vie très remplie, et nous a surtout permis de
devenir ce que nous sommes. Il est mort il y a 10 ans, il avait 75 ans.
Maman n'a pas tardé à le rejoindre après.
Je vais le garder finalement, cet album. Une fois dépoussiéré, il ira
très bien sous mon oreiller, au plus près de moi. J'aimerais montrer
cette photo à mes petits enfants. Qu'ils se souviennent de leur aieul.
De l'homme exceptionnel que c'était. Vous ne me croyez pas ? Dans ce
cas, je vais vous raconter son histoire. Mais pas aujourd'hui, car ma
femme m'appelle, et si je ne bouge pas, elle va me croire mort. A
demain les amis.
La maison de mon enfance
Samedi 6 Novembre
Ma journée a mal commencé. Il pleuvait encore ce matin, et comme
demain, mes petits enfants viennent nous voir, j’avais décidé de sortir
pour aller à la chasse aux escargots. Pas de chance pour moi, ma femme
m’a intercepté avant même que je ne sorte. Elle m’a forcé à mettre un
pull de montagnard, un pantalon en velours côtelé, de grosses
chaussettes, un bonnet, une écharpe. De quoi laisser libre vos
mouvements et vous permettre d’aller dans les champs. Mais vous ne me
connaissez pas encore, je suis têtu, j’ai absolument voulu sortir. Et
je n’ai pas eu le temps de faire trois pas que je me suis retrouvé les
quatre fers en l’air au milieu de notre cour. Ma femme m’a vu bien sur.
Je n’ai pas pu me relever. Et quand le médecin est arrivé, le
diagnostic a été terrible. Entorse. Comment, moi, cloué sur un fauteuil
toute la journée ? Heureusement, l’album photo m’a aidé à passer le
temps.
Quand je l’ai ouvert, tout était mélangé. J’ai passé mon après midi à
les trier et à les remettre dans l’ordre, au grand dam de ma femme, qui
déteste le désordre. J’aurais aimé avoir un polaroid à cet instant pour
prendre sa tête quand elle a vu les milliers de photos qui traînaient
sur la table de la salle à manger. Puisque ces photos sont dans le
désordre, autant les classer vous ne croyez pas ? J’ai retrouvé la
maison de mes grands-parents.
A
chaque fois que j’allais chez eux, je me cachais dans le grenier, comme
le faisait mon père autrefois. J’en ressortais couvert de poussière, ce
qui faisait bien rire papy et papa, mais pas du tout ma grand-mère.
Maman me courrait après, mais à l’époque, j’avais un cœur solide, et je
bougeais comme pas deux. Finalement, elles étaient obligées d’utiliser
la ruse pour m’attraper, et illico presto, me mettre dans la baignoire.
Tous les samedis soirs, je dormais chez eux. Mes grands-parents avaient
spécialement gardé le lit de mon père, et à chaque fois que j’y
dormais, je me sentais plus proche de lui. Il me semblait que je
récupérais un peu de son courage. J’aimais dire que mon père était
courageux. Je ne savais pas si c’était vrai ou pas, mais le croire me
rassurait. Et je …
Et voilà ma femme me dérange encore. Comment ca il est tard ? Je suis en train de me demander si j'arriverais à finir de classer ces photos. C'est agaçant, ces gens qui se permettent de vous interrompre alors que vous vous rememorez de merveilleux souvenirs... Allez l'album, sous mon oreiller. Et bonne nuit à vous aussi.
Un sacré signe ?
Dimanche 7 novembre
Après la bourrasque de cette nuit, j’ai eu la surprise ce matin de découvrir par ma fenêtre mes arbres dépouillés de toute feuille. Mon gendre m’a aidé à m’installer près de la cheminée, et m’a fait un bon feu de bois. Ma femme et ma fille m’ont préparé un encas, puis, ils sont tous partis dans les champs. Un rayon de soleil illumine l’atmosphère. Moi, je suis seul. Je contemple le feu, puis les photos. C’est le moment idéal pour continuer ma tache.
J’ai retrouvé cette très vieille photo de mon grand-père. Je le découvre pour la première fois. J’aurais aimé que mon père m’en parle plus. Je ne sais presque rien de lui, et je me rends compte seulement aujourd’hui que je ne le connaissais qu’à travers mes vagues souvenirs d’enfants. J’ai l’impression de voir mon père.
Ah mon père … Je ne vous ais pas encore parlé de lui. Il est né un premier décembre sous le signe du sagittaire. Un centaure, noble et droit, comme dirait ma mère. Pour moi, l’astrologie n’a jamais été qu’une vaste fumisterie, mais je dois reconnaître qu’avec le temps, j’arrive à penser que son signe a marqué sa vie. J’ai retourné la photo. Une date était marquée au crayon. 5 décembre. Je ne sais pas à quoi correspond cette date. Peut être en fouillant dans cet album, au moins, j’aurais un indice. J’ai trouvé. C’est la date de son anniversaire. Lui aussi était sagittaire. Encore un ! Je précise que je le suis moi-même. Est-ce que c’est une caractéristique qui se transmet de père en fils aîné ? Je n’avais qu’une tante du coté de mon père. Tante Catherine. Cathy pour les intimes. Elle est née quand mon père avait deux ans.
Tiens, mais quelle drôle de photo ! Papa apprenant à marcher !
Mais, les revoilà déjà ? J’étais perdu dans ma remontée du temps, je ne me suis pas aperçu qu’il s’était remis à pleuvoir. Ca va être l’heure du goûter pour les enfants. Comme d’habitude, chocolat chaud, tartines au beurre et à la confiture. Ca c’était les goûters de maman. Ma femme a eu le bon goût de reprendre les traditions de ma famille. C’est ce qui a été toujours le plus important dans ma vie. Et je crois que mes parents avaient la même philosophie. Surtout mon père, lui qui a sacrifié tant de choses pour sa famille…
Je marche !
Lundi 8 Novembre
Je suis épuisé. Qui aurait dit que ces petits garnements m’épuiseraient autant ? Je râle souvent, c’est mon gros défaut, mais j’adore voir mes petits enfants, ils sont tellement gentils. Je retrouve une seconde jeunesse. J’ai appris à marcher à ma dernière petite fille, Marie. J’étais fier comme Artaban ce jour là. Comme devait l’être ma grand mère, quand elle apprenait à marcher à mon père, comme sur cette photo.
La photo est un peu passée, elle a blanchie, mais je l’aime beaucoup. Je regarde la date inscrite derrière. Mon père avait deux ans. Elle ne paraît pas enceinte, j’imagine qu’elle venait d’accoucher de Catherine. Etait elle en congé maternité ? Ou s'était elle arrêtée de travailler ? Je ne me rappelle plus ce que m’avait dit mon père à ce sujet. Toujours est il que c’est elle qui a appris à mon père à marcher. Je devine la joie qu’elle a du ressentir lorsqu’il a fait ses premiers pas tout seul ! A cette époque, je ne crois pas qu’elle aurait osé imaginé même dans ses rêves les plus fous que son fils chéri deviendrait le meilleur joueur de baseball du Simstate. Je ne peux m’empecher de rire en comparant ce petit bonhomme tentant de faire son chemin sur ses jambes vacillantes, maladroit et hésitant, et le père que j’ai connu moi, sûr de lui et confiant.
Quant à moi, ma cheville me fait toujours souffrir. Le docteur m’a pourtant donné des anti-inflammatoires, mais j’ai l’impression que la douleur ne diminue pas. A moins que je ne sois une chochotte, comme dirait ma femme. Douillet moi ? Oui, autant, voire même plus que ce que vous croyez !
Alice
Mardi 9 Novembre
Il fait de plus en plus froid ici. J’aurais aimé aller chercher quelques bûches pour le feu. Nous nous tenons tous les deux, là, comme deux vieux idiots. Ma femme plongée dans son tricot, et moi avec mon album. Je me suis rendu compte qu’il ne contenait que des photos de l’enfance de mes parents. Aucune de leur adolescence, aucune de leurs années universitaires, aucune de leur mariage, aucune de nous. Mais plus j’y pense et plus je suis certain que mon grenier contient d’autres merveilles. Ma jambe est immobilisée, il m’est donc difficile d’y faire mes recherches. Et je ne peux pas demander à ma femme, elle taxerait de sensiblerie inutile ma démarche. Mais ce dimanche, Benoit, un de mes petits enfants, a paru très interressé. Il y en a au moins un qui se préoccupe de son arbre généalogique. Je crois que je lui demanderais d’aller faire un tour dans ma caverne d’Ali Baba.
J’ai trouvé une photo de ma mère enfant. Elle s’appelait Alice. Pour continuer dans la série des signes astrologiques, elle est née sous le signe du Bélier. Elle était têtue comme pas permis, presque un mauvais caractère, mais elle avait un cœur d’or. Et puis, elle aussi, c’était une fondue de baseball. Avec un père joueur professionnel, elle ne pouvait que tomber dans la marmite.
Son frère, Bastien, que l'on voit au second plan sur cette photo, partageait la même passion. Je ne l'ai jamais connu, il est mort jeune. D'ailleurs, ca a été un vrai drame dans la vie de ma mère. Ils étaient très proches tous les deux. Mais j'aurais l'occasion de revenir sur cet épisode tragique. Elle avait deux ans sur cette photo, ou environ, cette fois ci, il n'y a pas de date. Elle est dans les bras de ma grand-mère, devant leur première maison. Ils ont déménagé plusieurs fois, notamment pour partir aux Etats-Unis, où mon grand-père avait été recruté par une grande équipe.
Ah mon estomac gargouille ! Chérie, voudrais tu s’il te plaît, me faire un bon repas ? C’est fou, depuis que je reste sur mon fauteuil toute la journée, j’ai de plus en plus faim. Je risque de perdre ma forme d’athlète, c’est sur !
Going to América
Mercredi 10 Novembre
Enfin une journée où il fait beau. Je regarde par la fenêtre la lente déchéance de la nature. Nous sommes encore en automne, mais on dirait déjà la fin. Tout est en train de mourir. Je sais que ce n’est que provisoire, mais je n’aime pas l’hiver. Il fait froid, les oiseaux ne chantent plus, pour milles et une raisons, cette saison me perturbe. Mais il aurait fallu que je sois un ours pour pouvoir hiberner, et revenir au printemps, comme les hirondelles. Ou bien les suivre en Afrique pour éviter les frimas de février.
La vie de ma mère s’est déroulée dans notre bonne
ville de simcity jusqu’à l’age de 7 ans. Une vie ordinaire dans une
famille qui ne l’était pas tout à fait, ordinaire. Quand elle a eu sept
ans, ils sont partis s’installer aux Etats-Unis. Mon grand-père avait
été recruté en tant que lanceur vedette de l’équipe des Seattlesims
Mariners.
Bastien a fait ses premiers pas dans la ligue
américaine à cet âge là. A partir de là, Alice l’a suivi et supporté
dans tous ses matchs. Et puis elle a voulu en faire, elle aussi. Et son
talent a tout de suite été remarqué. Elle est devenue la meilleure
joueuse junior de baseball en quelques années. Son frère était son plus
grand fan. Ils se supportaient mutuellement. Maman m’a toujours parlé
de cette période avec une tendresse particulière, même si elle avait
longtemps refusé d’en parler. Et mon grand-père était fier de ses deux
enfants. Il en avait eu cinq (maman avait deux sœurs et deux frères),
mais seulement deux sur les cinq avaient hérité de son talent. La sœur
jumelle de maman, Chloé, suivait les matchs mais elle ne jouait pas.
Elle s’occupait de l’intendance comme disait maman.
Je me suis mis à bailler. J’ai toujours autant de plaisir à regarder ces photos, mais parfois, j’aimerais faire autre chose. Mine de rien, ça vous mine un moral en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Car, enfin, c’est mon passé que je regarde, c’est derrière moi, et devant, qu’est ce qu’il me reste ? Quelques semaines, quelques mois, un an ou deux tout au plus ? C’est curieux, mais même si je sais que mon temps est compté, je suis partagé entre la joie et la tristesse. La joie, parce que j’ai envie de les retrouver. La tristesse, parce que je ne verrais pas grandir mes petits enfants, et je sais qu’il n’y a rien de plus beau que l’histoire de la vie. Mais je m’en voudrais d’être pessimiste. Peut être que j’arriverais à vivre dix ans de plus ? Je regarde ma femme à coté de moi. Elle dort profondément. Heureusement qu’elle ne m’entend pas dans mes pensées, je me ferais taper sur les doigts.
Anty
Jeudi 11 Novembre
Je me suis levé très tard ce matin. Je me sens moins pressé par le temps depuis que ma cheville est immobilisée. Ma femme a eu la gentillesse de m’amener mon petit déjeuner au lit. J’ai entendu le facteur sonner. Il apportait un colis. Je n’attendais rien, mais j’ai vu ma femme m’apporter une petite boite en carton. J’ai jeté un œil sur l’expéditeur. Mathilde Pairquin. C’est ma fille. Elle ne m’a pas appelé pour m’avertir qu’elle m’enverrait quelque chose, c’est plutôt inhabituel de sa part, aussi, ce paquet me laisse perplexe. Mais la curiosité aidant, je me dépêche de l’ouvrir.
Aujourd’hui, j’ai retrouvé une photo de mon grand-père maternel. Le joueur de baseball.
Il a, sur cette photo, l’air déterminé. Je ne sais pas qui il regarde comme ça, mais je n’aurais pas aimé être à sa place. Il était gentil, mais n’était pas du genre à se laisser faire. Petit, je ne m’en rendais pas compte, mais quelques années avant sa mort, j’ai compris pourquoi la vie de famille de mes grands-parents était plutôt houleuse. Mon grand-père, avec tout le respect que j’ai pour lui, était un grand gamin. Colérique et têtu. Et blagueur. Et Irresponsable. On dirait, avec le portrait que je lui tire, qu’il n’avait aucunes qualités. Si, il en avait. Mais pas de celles qui auraient pu satisfaire ma grand-mère, ni ma mère. Pourtant, elles l’aimaient. Et je crois que c’est pour ça que Nanny est toujours revenue vers lui. Malgré les années, malgré les conflits, il y avait un lien indéfectible entre eux. Un peu comme celui qui existait entre mon père et ma mère, même si, bien sûr, mon père avait un nettement meilleur caractère. Et surtout, il était beaucoup plus sérieux et réfléchi. A les voir si différents l’un de l’autre, on aurait pu dire qu’ils n’auraient jamais pu s’entendre. Leurs relations étaient très bonnes en fait. Car il y avait deux amours qui les réunissaient : l’amour du baseball et l’amour de ma mère. Car Anty (j’appelais mon grand-père comme cela) aurait tout fait pour sa fille, et encore plus à la mort de Bastien. Comme si elle était devenue son seul lien (et le plus précieux) avec le baseball.
J’ai remis mon oreiller en place pour me préparer à dormir. Je n’en reviens toujours pas du cadeau que m’a fait ma fille. Où avait-elle eu ça ? Je n’en sais rien. Mais peut être que je n’ai pas été le seul à avoir eu l’idée d’aller fouiner dans le grenier.
Enfants sages ?
Vendredi 12 Novembre
Je me suis levé tard aujourd’hui. Mais j’ai expliqué à ma femme que décidemment, je ne me sentais pas de me lever étant donné que l’état de ma cheville ne s’améliore pas aussi vite que je le voudrais. Rester dans un fauteuil toute la journée me frustre. Alors je reste au lit, et je regarde mes photos. Mon album prend forme au fil des heures que je passe dessus. Je n’imaginais pas qu’il y aurait autant de photos.
Si l’enfance de ma mère a été plutôt agitée, celle de mon père, au contraire, a été un exemple de bonheur familial. Le contraste a toujours été saisissant d’ailleurs, même des années plus tard. D’ailleurs, lorsque j’ai été moi-même bambin et que j’allais chez mes grands-parents paternels ou maternels, j’avais l’occasion de constater le calme et la tranquillité chez les uns, et les chamailleries, l’activité, l’agitation chez les autres. Cette différence se retrouvait même dans le caractère de mes parents puisque mon père était calme et posé, au contraire de ma mère. Si les différences s’attirent, alors mes parents ont parfaitement réussi ce mélange.
Ma grand-mère paternelle vantait le calme de mon père. Elle se rappelait toujours qu’il ne pleurait jamais pour sortir de son lit, attendant que l’on vienne le chercher, jouant avec ses peluches pour patienter. Au contraire de ma mère, qui, d’après ma Nanny, hurlait, tempêtait, pleurait, s’impatientait tant qu’elle n’était pas dehors, à quatre pattes, fonçant dans les couloirs, se retrouvant dans les jambes des adultes, prenait un malin plaisir à s’accrocher à eux, réclamait de l’attention, ne supportant pas d’être laissée cinq minutes sans compagnie. Et malheureusement pour eux, Nanny et Anty avaient eu deux jumelles de cet acabit. Mais comme le bon vin, elles se sont bonifiées par la suite.
Et bien, j’arrive à la fin de la petite enfance de mes parents. Demain, c’est samedi. Ma fille va venir. J’en profiterais pour lui demander de m'aider à me dégourdir les jambes, cela fait une semaine que je suis immobilisé, et je n’en peux plus. Benoît sera là lui aussi, je vais l’envoyer au grenier. Je suis sûr qu’il existe des photos d’eux enfants et adolescents.
Papa !
Samedi 13 Novembre
Mon petit-fils Benoît était là aujourd’hui. Comme je me l’étais promis, il est allé faire une expédition au grenier. Il en est ressorti tout gris, sa mère était furieuse. Mais, il n’est pas revenu bredouille. Il m’a trouvé au moins trois cartons, remplis de photographies de ma famille. Quand j’ai commencé à les sortir, ma femme est devenue hystérique. J’ai passé un sale quart d’heure. Tout le monde criait dans la maison. Ma femme, Hélène, menaçait de divorcer. Elle veut divorcer ? A son age? Ne serait-elle pas tombée un peu sur la tête ? Je ne lui aie rien fait de grave, j’ai juste mis un peu de désordre. Du coup, je suis contrarié ce soir. Parce que nous deux, nous nous sommes dit des mots qui dépassaient notre pensée, et il est difficile, pour deux personnes enfoncées dans notre orgueil comme nous le sommes, de faire le premier pas et de dire pardon. Elle n’est pas couchée et mon cœur fait des siennes. Je le sens battre plus vite que d’habitude. Ce n’est pas possible, je ne peux pas mourir ce soir ! Madame la mort, ne venez pas me chercher. C’est la première fois que je vous demande une grâce ! Mes cachets, où sont mes cachets ?
Mon grand-père Fabre m’a raconté ses péripéties quand il a appris à parler à mon père. Celui ci, en bon garçon intelligent, avait tout de suite compris le système. Papy lui donnait des mots qu’il devait répéter.Si au départ, son élocution était hésitante, le petit bonhomme ne s’est pas laissé démonté. Et quand mon grand-père a voulu lui faire dire papa, mon père a refusé. Je ne sais pas si c’était un mot qui ne lui plaisait pas, mais en tout cas, pendant tout son apprentissage, il a refusé de le dire. Il secouait la tête, ne le regardait pas. Et si, par malheur, ma grand-mère passait dans les parages, papa la regardait et hurlait « mama » ! Au grand désespoir de mon grand-père. Celui ci regardait tristement ma grand-mère, l’air de dire « il ne veut pas ». Papy s’est longtemps senti lésé de cette attitude, mais il m’a avoué plus tard qu’il s’était bien rattrapé de son manque de proximité avec son fils lorsqu’il était plus grand. Mais il est vrai que sur le coup, mon grand-père en a été terriblement vexé. Il a quand même réussi à lui apprendre à parler, ma grand-mère à marcher, les deux à être propre, avec tout ça, mon père était fin prêt pour passer à l’étape suivante, l’école.
Ma femme est enfin venue me rejoindre au lit. Les médicaments m’ont calmé, et nous avons pu ouvrir notre cœur l’un à l’autre. Je lui aie dit combien elle m’avait fait peur tout à l’heure, elle m’a dit combien je l’avais blessée avec mon attitude méprisante. Nous avons fait un gros câlin pour nous faire pardonner (je suis cardiaque mais ça ne m’empêche pas de faire du sport en chambre, qu’est ce que vous croyez !) et tout est rentré dans l’ordre.
Triste Anniversaire
Dimanche 14 novembre
Encore une journée de pluie, à ne plus savoir qu’en faire. Je regarde tristement mes massifs de fleurs, détrempés, dépouillés de toute vie. Allez, un peu de courage, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Je ne sais pas ce qu’il me prend, mais je n’ai jamais été aussi sensible aux saisons que cette année. Et pourtant, dans peu de temps, c’est mon anniversaire.
Mon père a toujours gardé son âme d’enfant. Même vieil homme, il prenait toujours beaucoup de plaisir à fêter ses anniversaires. « Je sais que je vieillis, disait-il. Et pourtant, ce jour là me procure beaucoup plus de joie que n’importe quel autre jour. C’est le jour où il faut remercier ses parents pour le bonheur de nous avoir fait naître ». Et il achevait toujours ce discours par une courte prière au dieu tout puissant qui est là haut, et qui permet de vivre. Qu’importe les moyens mis dans le cadeau, pour lui, il n’y avait jamais que l’intention qui comptait. Il avait toujours gardé dans son étagère fétiche les cadeaux en pâte à sel que ses enfants lui avaient confectionné, les dessins (même si ce n’était que gribouillage) et autres cochonneries que nous lui avions ramenées de nos voyages à l’étranger. Il nous transmettait sa joie de vivre, son envie aussi, et une façon de s’amuser très particulière. C’était un homme extrêmement sérieux dans la vie de tous les jours, et pour son anniversaire, on aurait dit qu’il changeait de personnalité. Il redevenait un enfant de dix ans, faisait des farces, rigolait, jouait à des jeux, espérait, rêvait, dessinait. Il redevenait ce qu’il était des années auparavant, lorsque son père l’approchait de son gâteau d’anniversaire, et qu’il faisait le vœu de se construire la plus belle vie possible.
Je me souviendrais toujours de son dernier anniversaire. A cette époque, il n’allait pas très bien, il était malade. Et pourtant, il avait foi en l’avenir. Il m’avait chargé de la mission de perpétuer la tradition de faire des anniversaires un jour de fête. Nous avons tous fait semblant ce jour là, même si le cœur n’y était pas. Je crois qu’il a été heureux. Il est mort le lendemain, et jamais, jamais un souvenir n’a été plus triste pour moi que le souvenir de cet anniversaire là.







